Côte d'Ivoire: La lutte contre le travail des enfants dans les plantations de cacao doit tenir compte des réalités rurales et culturelles des paysans, selon un anthropologue

Auteur: Espoir Olodo, Agence Ecofin (Suisse), Publié le: 17 June 2020

"Travail des enfants : « L’école comme première des solutions, cela n’est pas forcément efficace » (Alfred Babo, Anthropologue)", 12 juin 2020

En Côte d’Ivoire comme au Ghana, le travail des enfants dans les plantations de cacao est une problématique qui fait l’objet d’une attention particulière de la part des organisations. Si les initiatives privées, publiques et associatives se sont multipliées depuis quelques années, pour juguler le phénomène, les remises en cause persistent sur l’engagement des autorités. Les gouvernements font-ils beaucoup de bruit pour rien dans la lutte contre le travail infantile? Pas forcément. Pour Alfred Babo, Professeur d'anthropologie et spécialiste des questions liées au travail des enfants à Fairfield University, dans l’Etat du Connecticut, il faudrait plutôt changer de paradigme et formuler des exigences qui reflètent mieux les réalités rurales, dans la lutte contre le travail infantile...

AE : Les ONG et les reportages des médias dénoncent souvent l’ampleur du travail infantile dans les plantations de cacao au Ghana et en Côte d’Ivoire. A quel aspect abordé précédemment se réfèrent-elles ?   

Alfred Babo : Je pense que lorsque les organisations de lutte parlent de travail des enfants, elles font plus allusion aux activités qui exposent les enfants à des dangers, qu’ils soient immédiats ou à long terme. Cela étant dit, la question est de savoir ce qui constitue le danger...

AE : Dans le cadre de la lutte contre le travail infantile, les acteurs de l’industrie mondiale du cacao ont signé en 2001  le  Protocole Harkin-Engel qui vise à éliminer les pires formes de travail des enfants et le travail forcé dans la chaîne d’approvisionnement. Quel bilan pouvez-vous tirer de cet engagement ?

Alfred Babo : Pour ce que je sais de la situation de la Côte d’Ivoire et du Ghana, je peux noter que le protocole a permis d’implémenter des projets d’information et de formation des acteurs nationaux et d’amélioration des conditions de vie communautaire...

AE : En 2019, des sénateurs américains ont plaidé pour une interdiction des importations de cacao ivoirien issu du travail forcé des enfants. Plus récemment en avril dernier, un rapport commandité par le Département américain du travail a dénoncé la hausse du travail infantile entre 2013/2014 et 2018/2019. Que vous inspirent ces différentes évolutions ? 

Alfred Babo : Je pense qu’il faut faire une différence avec le travail socialisant qui demande de prêter attention à des conditions comme l’intensité ou la durée du travail, que cela se passe dans la maison ou dans l’exploitation. Les réalités sont différentes. Que cela soit en Inde ou en Afrique, ou en général dans des pays pauvres, les enfants ont parfois réussi en s’insérant dans le travail informel pour financer leurs études ou des activités professionnelles dans lesquelles ils ont réussi plus tard. C’est vrai qu’après, la frontière entre le travail socialisant et le travail forcé ou l’exploitation peut devenir flou ou difficile à cerner...

AE : Est-il vraiment possible d’avoir une filière cacao sans travail infantile ?

Alfred Babo : ...nous avons essayé de montrer qu’il est quasiment impossible de ne pas avoir des enfants dans le processus de production du cacao, surtout au sein de la cellule familiale...On ne peut pas être assis aux USA ou en Europe et avancer que les enfants ne doivent pas être dans des champs, alors même qu’ils ont besoin de montrer aux parents qu’ils pourront prendre la relève demain. Quand on parle de travail socialisant, c’est cela. Et en tant que tel, il est difficile, sinon illusoire, en tout cas dans l’état actuel des choses avec une agriculture non mécanisée, de vouloir séparer ces trois entités qui n'en font qu'une dans le milieu rural où les enfants font partie intégrante du système de production du ménage...

D’un point de vue culturel, il est difficile de dire à un parent que son enfant ne doit pas apprendre auprès de lui ou ne doit pas aller au champ avec lui, alors que l’exploitation est son activité principale...

 

 

 

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