(Mis à jour le 1er juillet 2026)
En 2025, le monde dans son ensemble a pris une mesure courageuse pour faire face aux crises mondiales croisées, dont l'accélération de l’effondrement climatique, l’expansion des conflits armés, le recul démocratique et la consolidation du pouvoir des entreprises.
Les personnes qui dénoncent les préjudices et l’injustice des entreprises sont à l’avant-garde dans la recherche de solutions à ces crises. Ces défenseurs des droits humains protègent notre monde naturel et préservent notre démocratie, nos libertés civiques et l’état de droit, qui sont essentiels à un environnement économique durable. Les défenseurs révèlent les abus de pouvoir et identifient à un stade précoce les risques - les informations essentielles en vue de la diligence raisonnable en matière de droits humains pour les entreprises et les investisseurs. En tant que leaders dans la création d’un monde plus équitable et plus sûr, leur bien-être est inséparable d’un espace civique sain, d’économies prospères et de la planète. Pourtant, à travers le monde, les défenseurs sont victimes d’attaques et d’intimidation. Ils sont soumis à la surveillance, victimes de violence physique et de harcèlement judiciaire.
En 2025, le Centre pour les Droits Humains et les Entreprises a documenté près de 800 attaques signalées (790) dans 80 pays contre les défenseurs qui expriment des craintes concernant les risques ou d’atteintes aux droits humains liés aux activités des entreprises. Cela équivaut à deux attaques en moyenne par jour soit plus que ce que nous avons répertorié en une seule année depuis 2020. Près du tiers des attaques (30%) visaient des autochtones, qui ne constituent que 6% de la population mondiale.
Les luttes qui ont défini l’année 2025 – de la justice climatique aux droits à la terre en passant par les mobilisations contre le génocide et en faveur de la souveraineté des peuples autochtones – ont montré à quel point ces questions sont profondément liées. Notre analyse révèle une convergence accrue entre la sécurisation – le processus par lequel les questions sont formulées comme étant des menaces existentielles à la sécurité nationale - et l’emprise des entreprises, renforcée par l’utilisation des technologies numériques pour réduire l’espace civique. Ce contexte évolutif entraîne une érosion des libertés civiques et des risques accrus pour les personnes à travers le monde.
Les activités irresponsables des entreprises sont au cœur d’une bonne partie de ces dynamiques. Lorsque les entreprises n’exercent pas une diligence raisonnable solide en matière de droits humains et ne prennent pas des engagements pour une tolérance zéro face aux attaques contre les défenseurs, elles augmentent leurs risques juridiques, financiers et de réputation, elles n’assument pas leur responsabilité, à savoir respecter les droits humains, et peuvent contribuer à la création d’environnements répressifs.
Identifier les risques et assumer cette responsabilité doit commencer par l’écoute des défenseurs : ceux qui identifient les préjudices à un stade précoce, partagent des alternatives viables et montrent la voie à suivre pour des pratiques d’entreprise respectueuses des droits, qui assurent une prospérité partagée, et soutiennent des économies plus justes et plus durables. Les défenseurs sont des leaders qui promeuvent une transition vers une énergie juste - celle qui est axée sur les droits, une prospérité partagée et la durabilité – pour s’attaquer à la crise climatique. Les projets élaborés par les entreprises selon une procédure accélérée sans réelle consultation des détenteurs de droits sont un facteur majeur d’attaques contre les défenseurs et risquent de ruiner la confiance du public nécessaire pour maintenir la vitalité de nos démocraties et réaliser une transition énergétique juste.
Principaux constats
- Les attaques contre les défenseurs exprimant des craintes concernant les entreprises sont survenues en rapport avec presque chaque secteur d’entreprise dans chaque région du monde. 42% de ces attaques signalées sont perpétrées en Amérique Latine et aux Caraïbes et 30% en Asie et dans le Pacifique.
- Trois quarts des attaques signalées (75%) visaient les défenseurs du climat, des droits à la terre et/ou des militants écologistes.
- Cinquante-trois défenseurs qui dénonçaient les préjudices causés par les entreprises ont été tués en 2025. Près du tiers (30%) des défenseurs tués étaient originaires de peuples autochtones.
- Le type d’attaque le plus courant était le harcèlement judiciaire, dont la criminalisation et les poursuites-bâillons - qui comptent pour plus de la moitié de l’ensemble des attaques enregistrées (52%).
- L’exploitation minière, les combustibles fossiles et l’agrobusiness – principaux facteurs de déforestation – ont continué d’être les secteurs associés au plus grand nombre d’attaques signalées.
- Quarante-six attaques visaient les défenseurs qui exprimaient des craintes concernant les entreprises de vente d’armes et leur complicité signalées dans les conflits et génocides - soit une hausse sensible comparé aux deux seules attaques enregistrées par an en 2023 et 2024.
- Les cinq projets et entreprises associés au plus grand nombre d’attaques signalées en 2025 étaient :
- L’East African Crude Oil Pipeline (EACOP) en Ouganda et en Tanzanie.
- La mine de Grasberg en Indonésie
- Leonardo, une entreprise aérospatiale, de défense et de sécurité basée en Italie
- La mine de Cobre Panamá au Panama
- L’entreprise d’agrobusiness Dinant au Honduras.
Ces attaques signalées visaient des défenseurs et défenseuses ayant soulevé des préoccupations concernant des risques ou atteintes présumés aux droits humains liés à ces entreprises ; la mention de ces entreprises n’implique pas qu’elles aient directement perpétré ces attaques. Les deux projets miniers extraient du cuivre, considéré comme un minéral de transition essentiel.
- Dans les cas où les auteurs d’attaques sur les personnes qui soulevaient des préoccupations concernant les entreprises sont identifiés, 86% d’entre eux étaient des acteurs étatiques - souvent la police, le système judiciaire ou les collectivités locales. Lorsque les abus sont perpétrés par des acteurs étatiques, les entreprises peuvent toujours avoir un lien avec eux, en incitant les autorités à disperser une manifestation pacifique ou en amplifiant la désinformation qui mène à la criminalisation.
- Le chevauchement accru entre gouvernance sécuritaire et influence d’entreprise, amplifié par les technologies numériques utilisées pour réduire l’espace civique, intensifie les limites sur les libertés civiques et augmente les risques pour les défenseurs et les communautés à travers le monde.
En 2025, des personnes à travers la planète se sont mobilisées en vue de promouvoir une transition vers une énergie juste, exiger une gouvernance démocratique et responsable, manifester contre le génocide et le rôle du secteur privé dans la perpétuation des préjudices. Elles ont dénoncé avec courage le recul démocratique, les risques de représailles, et les restrictions accrues de leurs droits à une libre expression à l’association et au rassemblement.
Les 790 attaques documentées en 2025 visaient des peuples autochtones, des jeunes, des militants des droits des femmes, des journalistes, des défenseurs du climat et des défenseurs de l’environnement, et beaucoup d’autres acteurs exprimant leurs préoccupations concernant les risques et préjudices causés par les entrepreneurs - ce qui affecte des individus, leurs familles, communautés et la participation du public au sein de la société au sens plus large.
Les attaques documentées par le Centre pour les Droits Humains et les Entreprises ne représentent qu’une vue partielle de l’ampleur réelle des attaques. Plusieurs attaques ne sont jamais divulguées en public en raison des craintes sécuritaires et de la sévérité des restrictions de l'espace civique, dont la liberté de la presse. Les gouvernements ne remplissent pas dans une large mesure leur obligation de faire le suivi des attaques.
Les régions les plus dangereuses pour les défenseurs exprimant des craintes concernant les entreprises se trouvaient en Asie et au Pacifique (234). Les pays où a été enregistré le plus grand nombre d’attaques signalées contre les personnes qui dénonçaient les risques et préjudices en 2025 étaient les suivants : Brésil (68), Philippines (53), Honduras (45), Mexique (41), Ouganda (40), Indonésie (38), Argentine (34), Inde (32), Équateur (31) et Panama (27).
Entreprises liées au plus grand nombre d'attaques
Les défenseurs ayant subi des attaques en 2025 ont a formulé des allégations concernant les risques ou préjudices liés aux droits humains associés à 160 entreprises dont le siège est situé dans 37 pays. Ces entreprises couvrent un large éventail de secteurs et de tailles, allant des multinationales de la technologie et de l'exploitation minière aux banques d'investissement mondiales, en passant par les petits producteurs agricoles et les fabricants de vêtements et textiles.
Les informations relatives aux auteurs présumés d’attaques signalées ne sont pas toujours accessibles au public. Dans les cas d’attaques en 2025 où des informations sur les auteurs présumés ont été partagées publiquement, 86 % étaient des acteurs étatiques, généralement la police, le système judiciaire ou les autorités locales.
Cependant, même lorsque les agents de l’État sont les auteurs directs, les entreprises peuvent toujours être liées aux attaques, par exemple en demandant à la police ou à la sécurité de l’État de disperser des manifestations pacifiques ou des grèves de travailleurs, ou en diffusant de fausses informations sur les défenseurs, utilisées dans des campagnes de diffamation ou la criminalisation.
De plus, toutes les entreprises ont la responsabilité de consulter de manière sûre et sérieuse les défenseurs, dès le début et tout au long de leur processus de diligence raisonnable. C’est une étape importante pour prévenir les attaques et les conflits. Par ailleurs, engager une consultation avec les défenseurs est une étape cruciale pour réduire les risques pour les entreprises et les investisseurs. Lorsque les entreprises ne s’engagent pas dans une véritable concertation avec les parties prenantes, notamment les communautés affectées et les défenseurs, elles ignorent l’ensemble des risques liés à leurs opérations, chaînes de valeur et relations commerciales. Les populations exprimeront leurs préoccupations par des manifestations ou d’autres moyens, augmentant ainsi le risque de conflit, ainsi que les risques de réputation et financiers.
Cela est particulièrement évident dans le contexte de la transition énergétique : lorsque les entreprises impliquées dans le déploiement des énergies renouvelables ou l’extraction des minéraux de transition ne placent pas les droits humains et une concertation sérieuse au centre de leurs actions, elles risquent d’accroître les conflits, de perdre la confiance du public et de compromettre une transition énergétique juste. Quarante-deux des attaques enregistrées en 2025 visaient des défenseurs soulevant des préoccupations concernant au moins une des près de 300 mines examinées par notre Outil de suivi des Minéraux de Transition. De plus, deux des cinq principaux projets ou entreprises associés au plus grand nombre d’attaques en 2025 étaient des mines extrayant du cuivre, utilisé dans les éoliennes, les panneaux solaires, les infrastructures de réseaux électriques, ainsi que dans les stations de recharge et moteurs de véhicules électriques.
Une action urgente est essentielle pour faire face à la crise climatique, mais la transition ne sera ni rapide ni durable si elle viole les droits au cours du processus. Les entreprises peuvent éviter des retards et une perte d’adhésion publique en garantissant le respect des droits humains, y compris ceux des défenseurs, et en priorisant la prospérité partagée des communautés locales dans les projets liés aux minéraux de transition et aux énergies renouvelables.
En 2025, les attaques contre les défenseurs sont restées fortement concentrées dans un petit nombre de secteurs à haut risque, alimenté par une féroce concurrence pour les terres, les ressources naturelles et les marges bénéficiaires. L’exploitation minière (181) et les combustibles fossiles (118) ont été reliés au nombre le plus élevé d’attaques signalées.
D'autres secteurs qui font un usage intensif des terres étaient également liés à un nombre important d’attaques signalées, notamment l'agro-industrie (119), le développement immobilier et la promotion immobilière (73), ainsi que les projets d'infrastructure et de construction (43), constituant conjointement 30 % des attaques.
De plus, de nombreuses personnes qui manifestent contre le génocide d'Israël à Gaza ont exprimé des inquiétudes concernant la complicité du secteur de la défense et de l'armement dans des crimes de guerre contre des civils. Nous avons recensé 44 attaques signalées contre ces défenseurs.
Quarante et une des 160 entreprises à propos desquelles des défenseurs ayant subi des attaques ont exprimé des préoccupations sont des compagnies minières. Seules cinq entreprises minières – BHP, Vale, Barrick Mining Corporation, Freeport McMoRan and Rio Tinto – ont un engagement politique à l'échelle de l’entreprise de tolérance zéro envers les attaques contre les défenseurs, et aucune de ces politiques ne remplit les trois critères de base.
"Lorsque des projets miniers ignorent les principes du consentement libre, préalable et éclairé (CLPE), consacrés par la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, la résistance de nos communauté est légitime. Lorsque ces projets nuisent - et parfois de manière irréparable- à nos écosystèmes, nous, en tant que gardiens de la biodiversité, des terres et des forêts, nous nous mobilisons pour protéger ce que nous aimons. Trop souvent, nous sommes muselés et criminalisés pour ces actions."
- Edson Krenak, responsable de Cultural Survival pour le Brésil et membre du comité exécutif de la coalition "Securing Indigenous Peoples' Rights in the Green Economy" (SIRGE)"
Nous assistons actuellement à une convergence alarmante entre gouvernance sécuritaire, emprise des entreprises, détérioration de l'ordre international fondé sur des règles, et impunité généralisée pour des préjudices graves, tant par les États que par les acteurs économiques. Bien que ces dynamiques ne soient pas nouvelles, leur alignement croissant, leur rapidité et leur ampleur redéfinissent l'environnement dans lequel la société civile évolue. Ensemble, elles accélèrent l'érosion de la démocratie et des libertés civiques et augmentent les risques pour les défenseurs et les communautés qu'ils soutiennent dans le monde entier.
Pour les entreprises, ce n'est pas une question périphérique : la réduction de l'espace civique limite l'accès des entreprises et des investisseurs à l'information sur les risques et préjudices en matière de droits humains et d'environnement, augmentant leurs risques opérationnels, financiers, juridiques et de réputation. Les entreprises comme la société civile bénéficient toutes deux du respect des libertés civiques, d’une gouvernance responsable et de l'état de droit. Les contextes bénéficiant d’un espace civique ouvert sont plus susceptibles d'être des environnements opérationnels stables et prévisibles pour les entreprises.
Sécurité pour qui ? Narratifs sécuritaires, pouvoir des entreprises et espace civique
Dans le monde, les gouvernements utilisent de plus en plus des narratifs sécuritaires pour justifier des restrictions de l'espace civique et délégitimer les mouvements de contestation. Les leaders communautaires, les défenseurs de l'environnement, les syndicalistes, les journalistes et les avocats qui remettent en cause les pratiques d’entreprise préjudiciables sont fréquemment décrits comme étant des « extrémistes », des « terroristes », qui œuvrent contre l’intérêt national ou qui menacent la stabilité. Cette formulation permet aux autorités d'appliquer des lois antiterroristes, la surveillance, un maintien de l'ordre militarisé et des poursuites pénales contre des individus et groupes soulevant des préoccupations légitimes, notamment dans des secteurs considérés comme économiquement ou stratégiquement importants. En conséquence, les défenseurs s'opposant à des activités commerciales nuisibles font face à des risques accrus d'intimidation, de criminalisation et de violence, compromettant la sécurité de leurs familles, des communautés et sociétés.
En outre, les narratifs sécuritaires sont utilisés pour accélérer les projets d’extraction, comme l’exploitation des minéraux de transition, résultant en préjudices en matière de droits humains et d’environnement. Lorsque les projets économiques sont formulés en questions de sécurité nationale, s’y opposer est plus facilement criminalisé.
Un phénomène associé apparaît dans les contextes affectés par les conflits, où des entreprises fournissent des produits, des services ou établissent des partenariats qui permettent aux acteurs étatiques et non étatiques de se livrer à la répression et à la violence, tant au niveau national que transfrontalier.
Nos données montrent de multiples cas d'attaques contre des activistes et des journalistes mettant en lumière la complicité présumée des entreprises dans les conflits et les génocides. Un exemple marquant a été les sanctions américaines contre Francesca Albanese, la Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la situation des droits humains dans le territoire palestinien pour avoir dénoncé une complicité présumée des entreprises dans le génocide à Gaza. Des manifestants à des salons de l’armement ciblant des entreprises qui vendent des armes à Israël ont été emprisonnés aux États-Unis, en Turquie, en Suisse et en France, tandis que des activistes en Nouvelle-Zélande ont été victimes de violence pour avoir manifesté contre la militarisation de la technologie aérospatiale et ses usages contre des populations civiles. Un journaliste au Canada a été maîtrisé par la force et arrêté par la police pour avoir couvert des manifestations contre le salon de la défense et de la sécurité de CANSEC, ciblant des entreprises liées aux ventes d’armements à Israël et à la guerre à Gaza. En outre, 60 manifestants auraient été attaqués avec des gaz lacrymogènes, des matraques et des chiens policiers au Danemark, tandis que trois manifestants ont été emprisonnés en Finlande pour avoir condamné le transport présumé par Maersk d’équipements militaires destinés à Israël. En décembre 2025, BHRC a invité Maersk à répondre à ces allégations ; elle a répondu et déclaré que l’entreprise respecte pleinement le droit démocratique à une manifestation pacifique.
Paradoxalement, la recrudescence rapide des narratifs sécuritaires affaiblit la sécurité même qu’elle prétend protéger. Faire taire les défenseurs dissimule les abus et pérennise l’absence de contrôle sur les pratiques d’entreprise préjudiciables, alimente les conflits crée l’instabilité et le risque économique à long terme. Une approche sécuritaire exhaustive, élaborée par l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, implique la reconnaissance des défenseurs comme des acteurs essentiels dans la protection des droits humains, le développement durable et la cohésion sociale, et s’assurer qu’une activité économique ne contribue pas aux narratifs ou pratiques qui mettent ces défenseurs en danger.
L’emprise des entreprises, le lobbying et l’érosion de la responsabilité
L'influence des entreprises dans la prise de décision politique transforme les environnements réglementaires et réduit la protection des droits humains tant au niveau national qu'international. À travers le lobbying, l’accès privilégié aux décideurs politiques et la pression soutenue durant les négociations législatives, les entreprises parviennent à réduire les garanties conçues pour prévenir et réparer les atteintes aux droits humains liées aux activités commerciales, ainsi qu'à assurer une collaboration sincère avec les défenseurs et les communautés affectées, y compris les lois obligatoires sur la diligence raisonnable en matière de droits humains et d'environnement.
L’étude réalisée par le Centre de Recherche sur les Multinationales (SOMO) a révélé comment un lobbying des entreprises d'exploitation de combustibles fossiles et des associations professionnelles a rendu inefficace la Directive européenne sur la diligence raisonnable en matière de durabilité des entreprises (CSDDD). Cette loi phare, approuvée par l'Union européenne en mai 2024, visait à tenir les entreprises responsables des atteintes aux droits humains et à l'environnement dans les chaînes d'approvisionnement mondiales et était soutenue par de nombreuses entreprises européennes. Cependant, une fois que le Président de la Commission européenne a annoncé l'élaboration d'une proposition omnibus révisant plusieurs lois européennes sur la durabilité (dont la CSDDD), le lobbying de quelques acteurs économiques irresponsables s'est intensifié à un autre niveau.
Selon SOMO, ces acteurs, dont ExxonMobil, ont fait pression pour la suppression des plans obligatoires de transition climatique, le retrait de la disposition harmonisée sur la responsabilité civile, et la limitation des obligations proactives de diligence raisonnable des entreprises à l’égard de leurs fournisseurs directs (niveau 1). Bien que la diligence raisonnable basée sur les risques concernant les atteintes sur l'ensemble de la chaîne d'approvisionnement – au-delà du niveau 1 – soit finalement maintenue, la pression soutenue a contribué à l'adoption en février 2026 d’amendements à la CSDDD qui ont réduit certaines de ses protections et compliqué l'accès à la réparation pour les communautés affectées, tout en réduisant la certitude juridique pour les entreprises. En particulier, les amendements omnibus ont limité de manière drastique le champ d'application des entreprises couvertes par la loi. BHRC a invité ExxonMobil à répondre ; il ne l’a pas fait.
Les exigences de la CSDDD en matière d'engagement des parties prenantes ont également été réduites en restreignant les étapes de la diligence raisonnable lorsque cet engagement doit avoir lieu, augmentant ainsi le risque d'approches purement formelles, alors qu'une pratique efficace conforme à la loi peut encore nécessiter un engagement à d'autres étapes selon le contexte. De plus, la version omnibus ne mentionne plus explicitement les organisations de la société civile (et les institutions nationales des droits humains) dans la définition des parties prenantes. Cela constitue une occasion ratée de clarifier de façon plus explicite que ces acteurs et ceux apparentés, en particulier les défenseurs, jouent des rôles clés et croisés dans une collaboration sincère en vertu de la CSDDD en tant que « représentants légitimes », « experts » ou individus et communautés « directement affectés », comme cela est encore inclus dans différents articles et considérants. Malgré un sérieux affaiblissement, la CSDDD reste une avancée cruciale et offre un nouvel outil aux communautés affectées pour viser la responsabilité des entreprises.
Certaines organisations de la société civile ont également documenté une tentative délibérée, systématique par de grandes entreprises de technologie de réduire les protections des droits humains et de porter atteinte à la démocratie, y compris au sein de l’Union Européenne, les États-Unis, le Brésil, le Kenya et l’Inde. Cela porte un rude coup aux activités économiques responsables, à la démocratie. La pleine jouissance des libertés civiques et le respect de l'état de droit sont essentiels à une croissance économique durable.
À mesure que les garanties réglementaires se réduisent et que l'application des règles est retardée, les défenseurs se retrouvent à évoluer dans des environnements où il est plus difficile de contester l’inconduite des entreprises. L’emprise des entreprises influence également les narratifs publics autour des projets commerciaux, contribuant à justifier le bâillonnement de la contestation. Cela augmente non seulement le risque de représailles, de surveillance et de criminalisation, mais érode aussi le soutien public à la légitimité du travail des défenseurs. L'influence des entreprises sur la politique gouvernementale contribue à un climat dans lequel s'exprimer contre les préjudices liés aux activités économiques devient plus dangereux, tandis que les voies de responsabilité se rétrécissent.
L’arsenalisation de la technologie par rapport à l'espace civique
La technologie est arsenalisée de façon accrue pour porter atteinte à la démocratie, rétrécir l'espace civique et faire taire les défenseurs. Global Witness, IM Defensoras et d’autres ont documenté le mauvais usage des outils numériques par les acteurs étatiques et non étatiques afin d’intimider, de discréditer et de criminaliser ceux qui luttent contre les abus et l’injustice.
Les campagnes de diffamation en ligne sont devenues une tactique courante utilisée pour affaiblir les activistes et les mouvements sociaux. Ces dernières années, des organisateurs et des groupes de la société civile ont été publiquement ciblés par des attaques coordonnées sur les plateformes de médias sociaux. Par exemple, aussi bien Valerie Costa, organisatrice du mouvement de protestation «Tesla Takedown» et le Front National Antiminier (FNA) en Équateur ont été diffamés sur le média social X. Elon Musk a publiquement accusé Costa de «commettre des crimes» et de diffuser de fausses informations sur le financement de son organisation, tandis que Curimining aurait déclaré sur X que le FNA était «allié au crime organisé et à l’exploitation minière illégale». BHRC a invité Tesla et Curimining à répondre ; aucune des deux n’a répondu.
Ces formes d’attaques numériques ciblent souvent de façon disproportionnée les femmes et les défenseurs des droits des personnes de genre divers et incluent le harcèlement, le discours de haine sexiste, la surveillance ciblée, le doxxing (traçage de document), les atteintes basées sur l’image et la vidéo. Selon une enquête réalisée par ONU Femmes en décembre 2025, 70 % des défenseures des droits humains, activistes et journalistes ayant répondu ont déclaré avoir subi des violences en ligne dans le cadre de leur travail. Plus de 40 % ont indiqué avoir été victimes d’attaques hors ligne liées à ces abus numériques, notamment des agressions physiques ou sexuelles, du harcèlement obsessionnel, du harcèlement verbal, des intimidations verbales, et le « swatting », une tactique consistant à faire intervenir les autorités sur un lieu en faisant une fausse déclaration de violence en cours.
Au même moment, les technologies de surveillance et les outils de police prédictive sont déployés sous le couvert de la sécurité et de l’efficacité. Les activistes sont fréquemment identifiés à tort comme étant des personnes à risque sécuritaire en raison de modèles biaisés ou de données qui sont délibérément faussées ou manipulées. L’enquête d’Amnesty International sur la répression des manifestations menées par la génération Z au Kenya documente comment les autorités ont instrumentalisé la surveillance des réseaux sociaux, la surveillance numérique et le harcèlement en ligne pour identifier les manifestants, diffuser de fausses informations et justifier des arrestations, démontrant ainsi que les outils numériques sont désormais au cœur de la répression des manifestations plutôt que des mesures exceptionnelles. Au Zimbabwe, Huawei et CloudWalk ont été accusées de vendre des technologies de surveillance par reconnaissance faciale, facilitant une surveillance étroite des journalistes. Du logiciel espion à la collecte massive de données en passant par le profilage algorithmique des risques, ces systèmes permettent aux autorités de cibler de manière préventive les activistes et de normaliser une surveillance constante. En décembre 2025, BHRC a invité Huawei et CloudWalk à répondre ; elles ne l’ont pas fait. Comme ces exemples le montrent clairement, les entreprises jouent un rôle central dans l’arsenalisation de la technologie contre l'espace civique. Les entreprises conçoivent, vendent et maintiennent les systèmes utilisés pour suivre, faire le profilage et supprimer des activistes, journalistes, syndicalistes et leaders communautaires. Même lorsque les technologies sont commercialisées pour une sécurité légitime ou à des fins de maintien de l’ordre public, les faibles sauvegardes, les contrats opaques et l’insuffisance de la diligence raisonnable en matière de droits humains favorisent leur mauvais usage.
Ces tendances sapent la participation démocratique en érodant la confiance, en réprimant les mouvements de contestation et en concentrant le pouvoir entre les mains des grandes entreprises technologiques et des dirigeants autoritaires – réduisant ainsi l’espace civique et limitant l’espace de débat, ce qui nuit finalement aux personnes et aux entreprises.
Face à l’augmentation de l’autoritarisme, à la répression de l’espace civique et au mépris de l’état de droit, les populations de tous les pays du monde se mobilisent et luttent pour leurs droits. Cela repose sur de nombreuses années d’organisation communautaire, de manifestations non violentes et de désobéissance civile qui ont abouti à des victoires majeures partagées pour l’humanité et notre planète.
La désobéissance civile est une forme de protestation protégée par le droit international en matière de droits humains qui implique une violation délibérée de la loi de manière publique et non violente concernant une question d’intérêt public. Alors que la crise climatique s’aggrave et que les canaux pour exprimer des préoccupations concernant les risques environnementaux se ferment, certaines personnes s’engagent dans des actes de désobéissance civile pour prévenir de nouveaux dommages, l’occupation des espaces publics et la perturbation des activités économiques. Au lieu de comprendre ces actions comme l’identification de risques légitimes en matière de droits humains et d’environnement et comme une tentative de traiter les causes profondes, les acteurs étatiques et économiques répondent à ces formes de manifestation par une répression et des attaques accrues.
Le Rapporteur spécial des Nations Unies sur les défenseurs de l’environnement dans le cadre de la Convention d’Aarhus a déclaré, : «Nous ne pouvons pas traiter l’urgence environnementale à laquelle nous sommes collectivement confrontés, et que les scientifiques documentent depuis des décennies, si ceux qui tirent la sonnette d’alarme et exigent des actions sont criminalisés pour cela. La seule réponse légitime à ce stade face à l’activisme environnemental pacifique et à la désobéissance civile est que les autorités, les médias et le public réalisent à quel point il est essentiel pour nous tous d’écouter ce que les défenseurs de l’environnement ont à dire.» Michel Forst a publié plus tard les Directives relatives au Droit à une Manifestation Environnementale Pacifique et à la Désobéissance Civile pour aider les états à veiller à ce que les manifestants écologistes pacifiques ne soient pas sanctionnés, persécutés ou harcelés en raison de leur engagement.
Voici deux exemples illustrant le pouvoir d’une résistance collective soutenue et de la résilience face aux abus de pouvoir des entreprises.
Un monde où les entreprises respectent les droits humains et contribuent à la durabilité environnementale est possible. L’action la plus importante que les entreprises peuvent prendre pour prévenir les attaques contre les défenseurs et minimiser leurs propres risques est de ne pas violer les droits dès le départ. De nombreuses personnes – défenseurs, personnels des droits humains et de la durabilité dans les entreprises, investisseurs responsables et certains fonctionnaires – travaillent à réaliser cette vision. Dans la vidéo ci-dessous, des défenseurs livrent leurs impressions, ce qui leur donne espoir pour créer un monde où les entreprises respectent les droits humains.
Il existe des directives claires pour les entreprises, les investisseurs et les gouvernements sur la manière d’y parvenir – voir nos recommandations détaillées ici.
Principaux auteurs : Hannah Matthews et Christen Dobson
Chercheurs : Hannah Matthews, Lady Nancy Zuluaga Jaramillo, Vitória Dell’Aringa Rocha, Dylan Lebecki, Vladyslava Kaplina, Ella Skybenko, Gerald Kankya, Daywin Prayogo, Ana Žbona, Christen Dobson
Le Centre pour les Droits Humains et les Entreprises est une ONG internationale qui évalue l'impact sur les droits humains de plus de 10 000 entreprises dans plus de 180 pays, et met les informations à disposition sur son site web en 11 langues. Le programme du Centre sur les Libertés civiques et les défenseurs des droits humains s'attaque aux causes profondes des attaques contre les défenseurs des droits humains et de l'environnement qui soulèvent des préoccupations concernant les entreprises ; il plaide en faveur de pratiques respectueuses des droits et de la responsabilité des entrepreneurs; il accroît l'action immédiate et l'engagement durable des entrepreneurs en faveur des défenseurs et des libertés civiques afin de prévenir les attaques contre les défenseurs et de leur permettre de défendre les droits humains en toute sécurité.
Lecture complémentaire
Women’s Earth and Climate Action Network (WECAN)
Défendre les droits et réaliser des économies justes : défenseurs des droits de l’homme & entreprises (2015-2024)
De janvier 2015 à décembre 2024, pour les Droits Humains et les Entreprises (le Centre) a enregistré plus de 6.400 attaques dans 147 pays contre des personnes qui exprimaient des préoccupations par rapport aux risques ou préjudices liés aux entreprises. Approximativement, c’est l’équivalent de deux attaques en moyenne par jour au cours de la dernière décennie. Pour la seule année de 2024, nous avons recensé 660 attaques.
BHRRC
Pistes pour un partage de la prospérité : Leadership autochtone et partenariats pour une transition juste
Ce rapport, rédigé conjointement par Indigenous Peoples’ Rights International et le pour les Droits Humains et les Entreprises, explore la possibilité d’une transition vers les énergies renouvelables axée sur les droits, les intérêts et la prospérité des peuples autochtones, tels que ces derniers les auront établies, en vue de parvenir à une transition mondiale rapide, car juste et durable
BHRRC archive
Base de données des attaques
Nous recueillons des données sur les attaques visant des défenseurs qui sont pris pour cible parce qu'ils soulèvent des questions concernant certains secteurs d'activité et certaines opérations. Découvrez ici les cas accessibles au public dans notre base de données.